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Babel, quelle drôle d’histoire !

Nous continuons ce matin notre série sur la Genèse c’est-à-dire le commencement de l’histoire de l’humanité dans sa relation avec Dieu.  On a déjà vu ensemble que nous avons été créés à l’image de Dieu et que tout était très bon, mais que sans que l’on puisse l’expliquer, nous avons péché en voulant être Dieu à la place de Dieu. Nous sommes tous devenus, comme disait Luther, de petits dieux tristes. Nous avons vu également que ce mal a envahi tous les domaines de notre vie à vitesse grand V si bien que Dieu a presque regretté de nous avoir créé. Il a donc fait venir un déluge sur la terre.  Mais, comme souvent pour ne pas dire toujours, son amour et sa grâce se sont manifestés à travers cette arche dans laquelle Noé et sa famille s’embarquent par la foi. Ils sont, nous sommes sauvés du déluge par la foi. L’arc-en-ciel est encore pour nous le signe fort de l’alliance de grâce entre Dieu et les hommes. Entre Dieu et nous ! Et j’insiste sur ce nous, car ces hommes et ces femmes du commencement nous représentent, leur histoire est celle de notre humanité.

Et nous en arrivons à l’histoire de Babel. Encore une drôle d’histoire, n’est-ce pas ? Les interprétations n’ont pas manqué pour nous parler de cette drôle d’histoire de langues et de tour.  Les angles d’attaque également. On peut effectivement attaquer cette tour de tous les côtés.  Mais nous désirons ce matin humblement nous en tenir au récit et essayer de comprendre ce que Dieu veut nous dire à travers cette histoire, cette drôle d’histoire. Et la question qui se pose est de savoir de quoi cette histoire parle-t-elle ? Babel, c’est l’histoire de quoi ?

Est-ce une histoire de langues ?  

Il est question effectivement de langues, une même langue au départ (verset 1) et ensuite une multiplication des langues. Les linguistes s’arrachent les cheveux ou se mordent la langue avec ce récit. D’autant qu’au chapitre précédent (10), on parle déjà de langues différentes selon la région. Ce qui parait tout à fait normal. Dès qu’il y a séparation et dispersion, il y a apparition de langues différentes et c’est bien et c’est même voulu par Dieu qui est pour la dispersion. Ainsi, la diversité des langues n’est pas une malédiction en soi et le récit ne porte pas sur la question des langues étrangères ou l’apparition du langage. Ce n’est pas l’intention de l’auteur. Mais c’est pourtant ce qu’on retient souvent de Babel. Vous savez qu’à Bruxelles, le mot « babeler » signifie parler un peu à tort et à travers et on parle même d’un « babel kot » (un kot, c’est un logement étudiant) comme d’un lieu de parole, un lieu où l’on cause. Malgré cet emprunt, dans le récit de Babel, ce n’est pas la question.

Une histoire de ville ou de cité qui serait maudite en tant que telle ?

Est-ce que ce récit veut nous dire que la ville ou la cité quelles qu’elles soient, sont toutes réprouvées par Dieu ?  Bien sûr que non, me direz-vous.  Mais il plane (ou il a plané) quand même dans nos milieux cette idée que la ville n’était pas un bon endroit pour vivre la vie chrétienne, qu’il y aurait comme une malédiction, encore une fois, qui pèse sur la ville et donc que le bon chrétien ferait mieux de vivre à la campagne comme le rat des champs ou comme les Amish et d’éviter tout progrès technologique.

Quand mon père Leendert van der Does, au début des années 50, à l’âge de vingt ans a demandé à sa mère, ma grand-mère, Oma van der Does, s’il pouvait aller faire un stage en France. Elle lui a répondu : Oui, tu peux y aller mais pas à Paris parce que c’est Babylone ! Mon père est donc parti dans un petit village français, il est parti à Lyon ! Une toute petite ville et donc beaucoup moins babylonesque que Paris !

Et ce fut quand même un bon choix puisqu’il y a rencontré ma mère à l’Union chrétienne de jeunes gens. Mais malgré ce que pensait ma grand-mère, protestante calviniste bien formatée à la hollandaise, le récit de Babel ne nous parle pas, en premier lieu de construction de villes qui seraient des lieux de perdition. Il y en a, mais ce n’est pas le sujet ici !

Alors s’il ne s’agit ni d’une histoire de langues ni d’une histoire de cités maudites, de quelle histoire s’agit-il ?

C’est une histoire qui porte sur l’orgueil. Un orgueil qui ressort par trois fois dans les paroles de ces hommes.

  1. L’unité contre Dieu

On l’a dit, le récit de Babel commence par un constat d’unité qui a priori n’est pas critiquable. C’est même très pratique de parler la même langue, cela permet de bien communiquer pour avoir des projets en commun. Et ils en ont : « Construisons », « bâtissons » … Oui, il y a une certaine unité entre les hommes. Il est même très possible que cette unité soit recherchée car le souvenir du déluge est encore bien présent. Ils ne veulent pas être dispersés aux quatre coins de la terre, il s’agit de « rester groupir » comme le disait la 7ème compagnie. Et là (verset 4), on voit poindre un autre ressort aux actions des hommes : la peur ! Peur d’être dispersés aux quatre coins, peur d’être isolés. Il est intéressant de voir que dans le mortier des briques de Babel se mélange à la fois l’orgueil et la peur. Il me semble qu’on pourrait détecter ce mélange dans de nombreuses entreprises humaines, peut-être même dans les nôtres.

L’unité, la peur de la dispersion, tout cela nous semble assez normal. Où est donc le problème ?

Le problème est que Dieu est pour la dispersion et le peuplement de la terre ! C’est le mandat qu’il donne aux hommes dès le départ (Gen. 1 et 2) Et donc il y a là une désobéissance par rapport au commandement de remplir la terre et donc de se disperser. Mais les hommes, par peur peut-être, mais aussi surtout par fierté choisissent la sécurité du groupe et quelque part cette unité qu’ils vivent à Babel est une unité basée sur la désobéissance à Dieu. Au lieu d’être une unité pour Dieu (dans son alliance) c’est une unité qui s’élève contre Lui. Et cette unité à Babel nous fait penser que toute unité n’est pas bonne à prendre. L’unité n’est pas une fin en soi mais c’est le but qu’elle se fixe qui la détermine moralement. S’unir pourquoi faire, dans quel but ? Voilà ce qu’il faut savoir pour voir si l’unité vaut la peine, si elle est juste ou au contraire dangereuse. Et à Babel le but de l’unité est manifestement de montrer sa force et son indépendance vis-à-vis de Dieu (verset 4) : « Allons, bâtissons une ville et une tour dont le sommet touche au ciel et faisons–nous un nom. »

Et puis il y a un deuxième point saillant à cet orgueil.

  1. Vouloir se faire un nom

Il faut se rappeler que dans le Proche Orient Ancien, le suzerain donnait ou changeait le nom de son nouveau vassal. Recevoir un nom était signe de soumission. Ici pas de suzerain qui donne le nom, ils veulent se le faire tout seul, un nom qui les pose, qui les porte. Il y a manifestement un projet d’auto-affirmation.

Comme le disait un joueur de foot, quand je jouais en 5ème division amateur, alors qu’il venait de recevoir un carton jaune : « On s’en fout, c’est nous qu’on est les meilleurs. » Lui aussi avait des problèmes de langue ! Mais il disait tellement bien le problème de l’homme face à son Dieu. Je m’en fiche je suis le meilleur. Avec aussi, comme on le disait tout à l’heure, ce mélange d’orgueil et de peur : vouloir se faire un nom par peur de tomber dans l’anonymat. Terrible en effet de ne pas laisser son nom dans l’histoire ! De passer dans ce monde de façon anonyme !  Et vous connaissez le contraire de l’anonymat ? C’est la célébrité ! C’est cette peur de ne pas être célèbre voire même de ne pas être célébré qui nous pousse à faire des choses parfois un peu ridicules, comme dans « Chante avec les stars » ou « Danse avec les stars ». Ces émissions bien connues et surtout très suivies de la télévision. Comme si nous étions tous en mal de célébrité.

Et pour revenir à la tour de Babel on remarque l’ironie au niveau de cette recherche de nom, ils vont recevoir un nom suite à la construction, mais pas du tout celui qu’ils auraient choisi. On va se souvenir d’eux en effet, mais par le nom de Babel qui signifie en Hébreu « confusion » et qui évoquera à jamais leur babillage confus.

Je lisais autre part cette série de jolis mots français : « Babylone était censée être la porte des dieux, le verdict de ce récit est sans appel : baragouin, charabia, galimatias, bref la confusion » (C.H. Wright, La mission de Dieu p. 22). Je me demandais s’il n’y avait pas une leçon pour nous, à savoir que vouloir se faire un nom tout seul c’est prendre le risque d’en recevoir un qu’on n’a pas voulu et de le prendre en pleine figure. Il y a comme cela des retours de manivelle dans la vie. C’est ce que Jésus, me semble-t-il, disait dans son style lapidaire : « Ce qu’un homme aura semé il le moissonnera aussi. »

Il y a ce troisième aspect de cet orgueil.  Construire une tour qui touche au ciel.

  1. Toucher au ciel

Ce qui frappe aussi dans cette délibération des hommes de la plaine de Shinéar, c’est ce désir d’aller plus haut, de s’élever, en fait de vouloir être comme des dieux, le même désir que celui d’Adam et Ève quand ils ont mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. C’est-à-dire devenir sa propre référence. A Babel, on peut dire que l’histoire recommence ou bégaie, balbutie même. On a retrouvé des tours dans l’empire Babylonien (une trentaine qui datent du 18ème siècle avant J.-C.) qui portaient le doux nom de Ziggourats, qui étaient des tours à étage faites de briques et de bitume (comme il est dit au v.1) et qui pouvaient s’élever à 91 mètres de haut.  Ces tours étaient des monuments religieux et pour les babyloniens, elles faisaient figure de montagnes cosmiques. Une tour qui prétend quelque part capturer Dieu, lui mettre la main dessus et envahir le ciel.  En Babylonien justement, Balylini veut dire « porte des Dieux ».  Et on peut donc dire que Babel comme Babylone représente toute entreprise ou système qui prétend remplacer Dieu et tout englober, faire figure d’absolu à la place de l’absolu, Dieu lui-même. C’est la définition du système totalitaire, du très englobant.

Et donc on comprend mieux pourquoi cette tour, et cette unité autour de la tour, ne disent rien qui vaille. Comme dirait ce grand philosophe belge, Jean Claude Van Damme : « Cela manque de spirit. » Et là aussi un peu d’ironie dans le récit, cette tour qui prétend toucher les cieux est en fait minuscule ! Dieu doit descendre juste pour la voir. C’est une façon de dire que l’entreprise est pathétique et tellement futile.

Et en parlant de futilité et d’entreprise pathétique, on peut oser une petite question.  La question des ziggourats dans notre vie ? Oui, chers amis, question ziggourat où en sommes-nous aujourd’hui ? J’ai pensé que le mot ziggourat aurait pu faire partie du vocabulaire du Capitaine Haddock, à côté de Bachi Bouzouk ou d’ectoplasme, ziggourat aurait pu avoir sa place, avec « mille millions de mille sabords de ziggourats ». Mais Hergé, le père de Tintin n’était pas versé dans la culture babylonienne !

On peut penser à notre société ou notre culture qui s’élève vers le ciel avec des bâtiments qui le grattent. Savez-vous que la plus haute tour de Bruxelles était la tour des finances, c’est tout dire. L’économie comme maîtresse du monde, l’argent comme une idole qui promet la liberté mais qui nous enferme comme dans une tour d’ivoire et nous isole d’abord les uns des autres et de la vie, la vraie.

On pourrait penser aux autres grandes idoles de notre temps, mais on peut également penser à nos petites ziggourats à nous.  On pourrait penser à toutes nos petites entreprises personnelles où Dieu est exclu ou mis en marge, en périphérie.  Tout ce qui commence par « moi je » et qui participe à ce que l’apôtre Jean appelle « l’orgueil de la vie ».

Je n’ai pas envie de donner des exemples, j’en ai pour moi dans ma vie, mais chacun pourra évaluer pour lui s’il n’y a pas quelques ziggourats dans son arrière-cour, ou dans son jardin secret, un peu comme des taupinières. Des ziggourats de jardin en quelque sorte, des constructions qui échappent à Dieu, où Dieu est singulièrement absent, qui sont comme des forteresses de résistance à Dieu dans nos vies. Des domaines où on réclame l’exclusivité, l’indépendance absolue, le contrôle. Parfois des constructions qui sont motivées par la peur, par un sentiment d’insécurité et où l’on veut se protéger, protéger ses arrières, mais qui manquent singulièrement de confiance en Dieu et de foi en celui qui est le rocher des siècles comme le dit la Bible.

Mais il y a une bonne nouvelle pour toutes ces ziggourats c’est qu’elles sont sous le coup d’un jugement. Elles ne vont pas durer, ce sont des constructions vouées à la destruction ou du moins à l’arrêt.

On connait l’avenir de la grande Babylone dans l’Apocalypse, mais à Babel Dieu introduit un grain de sable dans la construction pour que la belle machine s’enraye et que la construction ne se fasse pas. Dieu confond leur langage et c’est la confusion la plus totale. La construction de la tour qui voulait toucher au ciel s’arrête, elle est en cessation d’activité.

Je ne cherche pas absolument à être positif, mais il me semble qu’il faut voir dans cette confusion une bénédiction de la part de Dieu. Dieu dans son amour et sa grâce veut empêcher que ces gens ne se cassent la figure dans une entreprise sans lui. Le grain de sable dans cette machine à se faire un nom est une mesure de grâce. Tant mieux que cela n’ait pas marché.

Et je crois que l’on peut dire cela de nos petites ziggourats à nous. Des ziggourats vouées à l’échec et à l’impasse parce que mal construites, parce qu’elles manquent de « spirit ». Elles sont elles aussi sur le coup d’un jugement et c’est tant mieux. « Seigneur !  Avant que je ne sois complètement endurci comme le mortier de ma construction, arrête mes constructions à la noix… futiles et pathétiques. Mets ton grain de sel ou de sable, fais le Seigneur ! » Oui il faut voir certaines destructions comme des bénédictions. Une porte qui se ferme, un projet qui tombe à l’eau, une relation qui prend fin, merci Seigneur ! Et on remarque dans le récit que la tour de Babel n’est pas détruite, elle est seulement inachevée et elle reste là comme un symbole des entreprises inachevées, qui nous rappellent que les choses qui n’ont pas marché, des projets qui n’ont pas aboutis dans notre vie peuvent être considérés finalement comme une bénédiction. Cela me rappelle le fameux verset de Romains 8 :28 « Dieu fait concourir toutes choses (même les destructions de ziggourats) au bien de ceux qui l’aiment et qui sont appelés à suivre son projet bienveillant. »

Nous allons conclure mais avant cela, je voudrais vous parler d’un événement qui a eu lieu des siècles plus tard, l’histoire de la Pentecôte dans le livre des Actes des Apôtres. Cet événement en effet été considéré par les théologiens comme un anti-Babel.  Un anti-Babel parce qu’à la Pentecôte le mouvement est tout simplement inversé.

Il y a là des gens venus de tous les pays habités de l’époque, disséminés à travers l’empire romain, la diaspora juive, la dispersion juive et ils convergent tous vers Jérusalem pour la fête. Chacun avec sa langue,  sa culture, il y a là des Juifs et des craignant Dieu : des  presque-Juifs, des gens qui s’intéressent à la foi, des Iraniens, Irakiens, Grecs, Italiens, Turcs, Égyptiens ; des gens que tout sépare ou presque  mais ils se rassemblent autour de 12 hommes ; 12 gars de Galilée qui n’ont pas fait de grandes études, pas d’études de langues en tous cas, et qui pourtant se mettent à parler des langues étrangères.

Le miracle n’est pas vraiment là, le miracle de l’Esprit de Dieu, c’est que des hommes que tout séparait reçoivent le même message de la part de Dieu. Ils reçoivent la Parole dans leur langue personnelle. Et ils s’y retrouvent et sont unis dans l’écoute et la réception de la Parole de Dieu et cela malgré leur diversité de langues et de culture.

Il faut bien noter qu’il ne s’agit pas de revenir à une langue commune, mais d’une même compréhension au sein de la diversité. Alors qu’à Babel, c’était une unité motivée par la peur et l’insécurité dans le projet de se faire un nom. Ici à la Pentecôte c’est une unité qui ne se force pas, elle est là, de fait. Unité dans la diversité, c’est l’unité de Dieu, c’est l’unité de l’Esprit. C’est dans cette unité-là que va se construire ce qui est en train d’apparaître à la Pentecôte, l’Église, cette nouvelle communauté. Cette communauté va vivre, sur le principe de la Pentecôte, l’unité dans la diversité et non pas celui de Babel, l’uniformité et la confusion. A la Pentecôte, Babel est renversée !

Nous aussi, chrétiens du 21ème siècle, nous voulons vivre nos constructions dans cet esprit-là ! Dans l’unité de l’Esprit, de l’Esprit de Christ. Une unité non pas contre mais pour, pour lui, pour le glorifier, pour lui rendre un culte qui lui soit agréable, pour lui donner nos vies comme un culte raisonnable. Pour que nos constructions ne tournent pas à la confusion, nous voulons vivre et recevoir tout à nouveau le « spirit » ! Non pas dans une volonté ascensionnelle pour toucher aux cieux, mais dans l’attente d’un mouvement inverse, celui de l’Esprit de Jésus qui descend sur nous et qui entre dans nos cœurs et qui en fait sa demeure.  Et je termine avec ce verset de l’Ancien Testament qui convient bien pour nos constructions, qu’elles soient personnelles ou communautaires : Psaume 127 « Si l’éternel ne bâtit la maison ceux qui travaillent, travaillent en vain. »

Oui Seigneur, détruis toutes mes ziggourats et viens faire ta demeure dans ma vie !