Cultiver l’amour dans une culture égocentrique. Esaïe 56.1-7 (NFC)

Introduction

Nous poursuivons aujourd’hui la saison 2 de notre série « A contre-courant ». Cette série

reprend une douzaine de fruits de l’Esprit, autrement dit une douzaine de valeurs, que

l’Evangile nous invite à cultiver dans un monde, dans une société, qui n’est pas toujours

en phase avec ces valeurs. La première saison était titrée « Vérité, espérance et liberté »,

et la deuxième saison dans laquelle nous sommes entrés dimanche dernier : « Douceur,

amour et fidélité ».

Et avant de continuer, je vous invite à la prière :

« Notre Dieu, notre Père, nous te remercions pour ta Parole écrite, que ta Parole

prêchée soit un encouragement pour chacune et chacun. Amen.

»

A contre-courant, Saison 2, Épisode 2 : « Cultiver l’amour dans une culture

égocentrique », c’est parti !

Et pour commencer, je vous propose de lire ensemble le texte du jour, qui se trouve dans

le cinquième évangile. Oui, parce qu’après (ou plutôt avant) Matthieu, Marc, Luc et Jean,

il y a Esaïe, très souvent qualifié de cinquième évangile, tant le livre dans son ensemble

ressemble aux quatre autres.

Nous lisons donc dans le livre d’Esaïe, au chapitre 56, les versets 1 à 7 :

1 Voici ce que le Seigneur déclare :

« Respectez le droit, pratiquez la justice, car le salut que j’apporte est proche et ma

justice est sur le point de se révéler. 2 Heureux sera celui qui fait ce que j’ai dit, qui

s’y tient fermement, qui observe le sabbat sans le profaner et s’interdit de faire

quelque mal que ce soit ! »

3 Il ne faut donc pas que l’étranger qui s’est attaché au Seigneur aille s’imaginer :

« Le Seigneur m’exclut sûrement, à l’écart de son peuple. »

L’eunuque ne doit pas non plus se dire :

« Je ne suis qu’un arbre sec. »

4 Car voici ce que le Seigneur déclare :

/ 1 5« Si un eunuque observe mes sabbats, s’il choisit de faire ce qui m’est agréable, s’il

demeure fermement attaché à mon alliance, 5 alors je lui réserverai, sur les murs de

ma maison, un emplacement pour son nom. Ce sera mieux pour lui que des fils et

des filles. Je rendrai son nom éternel, rien ne l’effacera. »

6 Quant aux étrangers qui se sont attachés au Seigneur pour l’honorer et pour l’aimer,

pour être ses serviteurs, le Seigneur déclare :

« S’ils respectent le sabbat sans le déshonorer, s’ils demeurent fermement attachés

à mon alliance, 7 alors je les ferai venir sur la montagne qui m’appartient, je les

remplirai de joie dans ma maison de prière, j’accueillerai avec faveur les

divers sacrifices qu’ils m’offriront sur l’autel. Car ma maison sera appelée “une

maison de prière pour tous les peuples”. »

Amen.

En voilà un texte intriguant, inhabituel, très dense, répétitif, ancien. Que peut-il bien nous

enseigner sur l’amour et sur l’égocentrisme ? C’est ce que je vous propose de voir

ensemble justement, en reprenant le format de cette série : contexte, personnages

principaux et appropriation pour nous aujourd’hui.

Le contexte

S’il est facile de situer les épisodes des quatre évangiles au début de notre ère, il est plus

difficile de le faire pour les textes d’Esaïe. Le prophète parle et prêche au peuple d’Israël

au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. La partie du livre que nous avons lue a probablement

été rassemblée, commentée, agrémentée et rédigée plus tard aux VIe et Ve siècles, au

moment où le peuple d’Israël est en exil à Babylone.

D’ailleurs, on le voit bien. Il y a d’abord une « parole du Seigneur », puis un commentaire

de l’auteur, qui vient adresser cette parole générale à un public particulier, ciblé : les

eunuques et les étrangers. Et pour étayer son commentaire, il insère deux « paroles du

Seigneur », une pour chaque lectorat, une pour les eunuques et une pour les étrangers.

Tout en sachant que l’ensemble de son écrit est à destination première du peuple d’Israël.

Le peuple d’Israël est en exil à Babylone. Le temple n’est plus là, et le culte rendu à Dieu,

qui structure la vie du peuple, n’a plus pour lieu de rassemblement le temple, avec toute

la symbolique qui va avec. Le peuple en exil s’attache donc à deux choses pour

« remplacer le temple » :

/ 2 5• L’utilisation des synagogues, avec des rassemblements civils qui seront maintenant

aussi utilisés pour des partages et des offices religieux.

• Le renforcement de la pratique du Sabbat, un jour, une fois par semaine, où le peuple

ne devait, non seulement pas travailler, mais aussi ne pas faire de long déplacements,

ne pas cuisiner certains aliments, etc.

Mais ces deux pratiques ont renforcé le phénomène de la pureté, nécessaire pour faire le

tri, pour dire qui appartient au peuple exilé, et pour dire aussi qui a le droit d’accéder à la

synagogue, qui devrait pratiquer le Sabbat, etc. Ainsi, de nombreuses choses deviennent

impures, et de nombreuses personnes deviennent également impures. Et l’auteur le

relève avec ironie. Le peuple interdit l’accès à son culte aux étrangers par exemple, alors

qu’ils sont eux-mêmes étrangers dans le pays dans lequel ils sont exilés, en Irak actuel.

Et c’est pareil pour les eunuques. Des hommes castrés et souvent haut placés dans les

gouvernements : la première raison fait qu’ils étaient considérés comme impurs, et la

deux!ème raison n’arrangeait pas leur situation. Ils étaient aptes à obéir, et à ne jamais se

rebeller contre le pouvoir puisqu’ils n’avaient aucun héritier possible à placer sur le trône.

Et pour augmenter leur peine, ils étaient normalement interdits à la cour en Israël. Le

peuple ne devait pas asservir un homme, lui faire du mal en le castrant, puis en le mettant

au service du gouvernement. Situation compliquée donc pour ces eunuques, autant que

pour les étrangers.

L’eunuque et l’étranger

Et justement, j’aimerais qu’on s’intéresse de plus près à ce que le texte dit sur ses deux

personnages principaux : l’eunuque et l’étranger.

Selon l’auteur, l’eunuque ne doit pas se plaindre sur son sort, il ne doit pas l’accepter, il

ne doit pas dire de lui qu’il est un arbre sec ! La métaphore est assez claire. L’eunuque,

de par le fait qu’il a été castré, ne peut pas avoir d’enfant, il ne peut pas avoir d’héritage,

son nom ne pourra pas vivre après lui. Et ça c’est quand même bien différent de nous.

Nous mettons davantage l’accent sur le choix d’avoir un enfant, sur la liberté d’en avoir,

sur le bonheur que cela procure. Mais ce n’est plus nécessaire pour nous d’avoir des

enfants pour faire perdurer un nom, ou pour des questions d’argent. Ne pas pouvoir avoir

d’enfants à cette époque était signe de malheur social, économique, signe d’un manque

de reconnaissance des autres, signe d’un certain déclin. Et que propose Dieu à l’eunuque

? Non pas de lui donner des enfants, même pas des enfants d’adoption, mais

simplement de l’amour, et un nom qui sera éternel, un nom qui perdurera même s’il n’y a

/ 3 5pas d’enfant. Cet amour de Dieu vient inclure celui qui est rejeté dans son héritage.

L’eunuque voit finalement son honneur être racheté, sa culpabilité être enlevée, et son

héritage être assuré.

Pour l’étranger, c’est finalement assez similaire. L’auteur utilise la symbolique de la

montagne. La montagne qui symbolise à la fois la maison de Dieu, et aussi Jérusalem, le

pays d’Israël. Et c’est justement là qu’est la force de cette symbolique. Dieu accueille

l’étranger, il l’inclut dans son alliance, par son amour. On se souvient ici que l’étranger

était alors considéré comme impur, il n’avait pas voix au chapitre, il n’avait pas le droit de

faire des sacrifices. Dieu balaie les principes de pureté du peuple d’Israël avec cette

affirmation magnifique : « ma maison sera appelée “une maison de prière pour tous les

peuples” » (v. 7). Personne ne peut revendiquer sa nationalité comme étant supérieure à

son statut d’être humain. Personne. Et surtout si on affirme vouloir suivre le Christ, adorer

Dieu, aimer Dieu. Pas même le peuple d’Israël qui était lui-même étranger en terre d’exil.

Ceci dit, cette parole du Seigneur est aussi une parole d’espérance. Car nous serons un

jour tous réunis dans la présence de Dieu, pas un seul peuple, mais tous les peuples.

Et nous ?

Et nous dans tout ça justement ? Qu’est-ce que cette histoire peut bien nous enseigner

encore aujourd’hui sur l’amour ?

Il est évident que nous vivons dans une culture de l’égocentrisme : il suffit de regarder à

notre société. Une société qui au nom de principes « bibliques » se croit supérieure et

méprise ceux qui sont au bord du chemin, l’eunuque ou l’étranger. Une société qui ne

pense qu’à elle-même. Une société qui cultive la culture de l’égocentrisme en rejetant les

autres et en cristallisant les antagonismes (qu’on a évoqué lors de l’épisode précédent) :

riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes et femmes, natif et étranger, père de famille et

eunuque, etc…

Mais c’est justement dans cette culture de l’égocentrisme que le Christ s’approche de

Dieu, qu’il nous appelle à Lui sur sa montagne, et qu’il nous donne tout son amour. Dieu,

lui, ne nous rejette pas. Il ne rejette personne. Il accueille tout le monde, tel(le) qu’il ou elle

est. Aucune faute, aucune situation n’est trop complexe pour l’amour de Dieu.

Pourquoi ? Parce que l’amour de Dieu n’est pas égocentrique, il n’est pas centré sur lui-

même. Sinon, certains d’entre nous seraient juste considérés comme des sujets. Alors

que chaque être humain est aimé de Dieu.

/ 4 5Si on réfléchit bien, c’est pas facile d’aimer l’autre, surtout celui qui est différent, qui

semble vivre le contraire de toutes nos lois ou de tous nos principes de vie. Mais c’est

pas facile non plus de pas être aimé(e). L’Evangile, ce n’est pas juste faire. Ce n’est pas

juste aimer l’autre. C’est d’abord être aimé. Etre aimé par Dieu lui-même. Malgré toutes

nos limites, malgré toutes nos fautes. Nous sommes, je suis, tu es aimé(e) par Dieu.

Et c’est évidemment par effet miroir, que l’Eglise est appelée à aimer dans ce monde

égocentrique. C’est pour cela que l’Eglise doit veiller à ne pas devenir elle-même

égocentrique. Elle doit toujours se rappeler que sa mission première est de refléter

l’amour de Dieu autour d’elle. Sa vie ne doit pas se résumer à s’occuper les uns des

autres, ni à s’enseigner les uns les autres, mais bien à refléter la présence de Dieu là où

elle se situe, là où ses membres vivent leur quotidien.

Et de la même façon, individuellement, à la suite du Christ, nous sommes appelés à

aimer, toujours plus, et à aimer tout le monde, notre prochain, notre prochain eunuque,

notre prochain étranger, notre prochain différent. Aimer malgré cette culture de

l’égocentrisme.

Conclusion

L’amour, on pourrait en parler longtemps ! Mais s’il fallait retenir une seule chose ce

matin, c’est que Dieu aime chacune et chacun d’entre nous, d’un amour éternel et parfait.

Et j’aimerais conclure avec ce que Anne Mathey, membre du Conseil de l’Eglise

Mennonite de Strasbourg et auteure, écrit justement sur ce sujet, de l’amour comme une

réponse à cette culture de l’égocentrisme, après quoi nous prendrons un instant de

silence et de réflexion personnelle en silence :

« Jésus n’est pas égocentrique : s’en souvenir et s’attacher à ses commandements,

renvoie toujours à notre prochain. Notre témoignage sera empreint de ces choix vécus et

nous pourrons annoncer le Christ, qui rend libre ».

Amen